Face aux risques et aux tensions régionales : Mayotte et La Réunion, laboratoires d’un urbanisme stratégique

Clément Payet – Géographe urbaniste – 03 février 2025

Autorisation d’urbanisme : un cadre législatif dense et contraignant dans un contexte stratégique

La gestion des procédures d’urbanisme en France est souvent perçue comme complexe et chronophage, souligne la Cour des comptes en septembre 2024 dans son rapport public intitulé « La délivrance des permis de construire, un parcours complexe dans un cadre instable ». Cette complexité s’explique par la superposition des exigences réglementaires liées à la protection de l’environnement, du patrimoine, à la sécurité des constructions et aux normes parasismiques et paracycloniques. Or, à Mayotte et à La Réunion, territoires géo-stratégiques pour la France, ces contraintes se heurtent aux réalités locales : pression démographique, déficit de logements, exposition aux risques naturels et dépendance économique structurelle. Dans ce contexte, les mesures dérogatoires instaurées à Mayotte pour accélérer les autorisations d’urbanisme constituent à la fois une approche novatrice pouvant servir de modèle pour d’autres territoires ultramarins, notamment La Réunion, et un levier stratégique de stabilisation socio-économique renforçant l’ancrage géopolitique de la France dans la région.

Mayotte après le cyclone Chido : un allègement des procédures d’urbanisme pour renforcer localement la stabilité socio-économique et l’ancrage géopolitique régional 

L’océan Indien est une zone clé de la stratégie française dans l’Indo-Pacifique. La présence de Mayotte et de La Réunion confère à la France une zone économique exclusive (ZEE) de plusieurs millions de kilomètres carrés, lui assurant un accès stratégique aux ressources halieutiques et énergétiques. Cependant, ces deux territoires ultramarins connaissent des dynamiques contrastées. Si La Réunion constitue un centre logistique et stratégique bien intégré à la France et à l’Union européenne, Mayotte fait face à de fortes pressions migratoires et diplomatiques, exacerbées par les revendications de l’Union des Comores.

Dans ce contexte, le passage du cyclone Chido en décembre 2024 a causé des destructions massives à Mayotte, accentuant la crise du logement et la précarité de nombreux habitants. Pour répondre à cette urgence, le gouvernement a introduit un projet de loi d’urgence pour Mayotte, actuellement débattu à l’Assemblée nationale. Ce texte prévoit plusieurs mesures exceptionnelles en matière d’urbanisme afin d’accélérer la reconstruction :

  • Réduction des délais d’instruction des autorisations d’urbanisme : le délai d’obtention des permis de construire sera ramené à un mois (contre trois mois en droit commun) et celui des déclarations préalables à quinze jours (au lieu d’un mois).
  • Possibilité de démarrer les travaux de reconstruction à l’identique sans autorisation formelle, afin de limiter les retards dans le relogement des sinistrés.
  • Allègement des procédures de marché public et assouplissement des règles d’urbanisme locales pour faciliter une reconstruction rapide et résiliente.
  • Intégration de nouvelles normes de construction, notamment en matière de résilience climatique et d’amélioration de la performance énergétique, afin de limiter la vulnérabilité du territoire face aux futurs aléas.

Au-delà de l’urgence, ces mesures s’inscrivent dans un enjeu plus large de stabilisation sociale et géopolitique. À Mayotte, où la population a doublé en moins de vingt ans, la crise du logement et la précarité urbaine alimentent les tensions locales et régionales. Accélérer la modernisation de l’urbanisme ne relève donc pas seulement d’une réponse à la catastrophe, mais d’une stratégie d’ancrage territorial et de sécurisation du département face aux défis démographiques, économiques et diplomatiques.

Et pourquoi pas un allègement des procédures à La Réunion ?  

D’un point de vue géopolitique, La Réunion constitue un hub régional pour l’océan Indien et l’axe Europe-Afrique-Asie (premier port à conteneurs de l’outre-mer français, un aéroport moderne accueillant plus de 2,5 millions de passagers en 2023, présence militaire significative) et un point d’ancrage stratégique de la France dans l’océan Indien. Son développement urbain et économique est donc essentiel pour maintenir son rôle face à la montée en puissance des investissements chinois à Madagascar, aux Seychelles et aux Comores.

Mais, La Réunion, comme Mayotte mais à une échelle moindre, est confrontée à des défis majeurs en matière de logement et de gestion des risques naturels. En 2024, plus de 46 577 ménages étaient en attente d’un logement social, soit une augmentation de 14 % par rapport à l’année  précédente, reflétant une crise persistante dans l’accès au logement. Le déficit en logements  sociaux, estimé à 15 700 unités selon la loi SRU, ne couvre qu’un tiers des besoins exprimés. Environ 75 % des ménages réunionnais sont éligibles aux logements sociaux ou très sociaux,  mais le parc existant, qui comptait 81 725 logements locatifs en 2023, reste insuffisant pour  répondre à cette forte demande. Par ailleurs, les autorisations de construire ont diminué, avec  seulement 7 300 logements autorisés en 2022, marquant une baisse de 5 % par rapport à 2021. 

Le territoire de La Réunion est également soumis à des risques naturels récurrents, tels que les  cyclones, les inondations et les glissements de terrain. Ces phénomènes mettent en péril les  infrastructures existantes et accentuent les besoins en logements résilients. Par exemple, les  épisodes pluvieux extrêmes de janvier 2024 ont entraîné des dégâts considérables, avec des  coûts de réparation estimés à plusieurs millions d’euros. Environ 30 % des ménages réunionnais  vivent dans des habitats jugés indignes ou précaires, soulignant l’urgence de rénover et de  sécuriser le parc immobilier existant.

L’introduction de mesures dérogatoires similaires à celles de Mayotte pourrait transformer en  profondeur la gestion des autorisations d’urbanisme à La Réunion que ce soit pour de nouvelles  constructions, les rénovations et la densification ou encore la résilience des habitations face  aux risques. En réduisant les délais d’instruction, il serait possible d’accélérer la mise en œuvre  de projets de logements sociaux et de résorption de l’habitat indigne. Actuellement, un projet de  logement social nécessite environ six ans entre sa conception et sa livraison, un délai qui  pourrait être significativement raccourci avec une réduction des délais d’instruction et aussi des  demandes de pièces complémentaires. Ces ajustements administratifs pourraient permettre  d’ajouter des centaines de logements par an dans des zones où les besoins sont critiques,  réduisant ainsi la pression sur les listes d’attente, qui comptaient plus de 46 000 demandes en  2024. 

Un autre impact majeur concerne le secteur du BTP, qui emploie près de 10 % de la  population active de l’île. En fluidifiant les processus et en augmentant le volume des projets  approuvés, ces mesures dynamiseraient l’activité économique, tout en favorisant l’adoption de  pratiques innovantes. Par exemple, les constructions pourraient intégrer des normes modernes  de résilience face aux cyclones et d’efficacité énergétique, des éléments essentiels pour un  territoire exposé aux aléas climatiques fréquents. 

De plus, une simplification des procédures pourrait réduire les coûts administratifs et les  charges indirectes pour les collectivités et les promoteurs. Actuellement, chaque acte  d’urbanisme peut coûter entre 300 et 3 500 euros selon sa complexité, des frais qui pourraient  être allégés grâce à une approche plus rationnelle et moins bureaucratique. Les services  instructeurs, souvent en sous-effectif, devraient être renforcés par des parcours solides de  formations en instruction, l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA), et des moyens humains et  financiers supplémentaires pour garantir une application rigoureuse des nouvelles mesures. La  réduction des délais d’instruction est non seulement utile, mais pourrait également être  envisagée de manière plus globale dans le cadre d’une future réforme des autorisations  d’urbanisme, à laquelle la DHUP semble s’intéresser. Vingt ans après la dernière refonte  majeure du régime des autorisations d’urbanisme, issue de l’ordonnance du 8 décembre 2005,  il serait pertinent de tirer les leçons de cette mesure et de réfléchir à une réduction des délais  dans le droit commun. 

Enfin, la flexibilité dans les reconstructions permettrait de cibler les territoires les plus  vulnérables. Par exemple, les zones littorales denses et sujettes à la submersion marine  pourraient bénéficier de programmes spécifiques visant à relocaliser les habitants ou à  renforcer les infrastructures. L’Est de l’île pourrait trouver son rééquilibrage en termes de  construction vis-à-vis des autres secteurs. Cette adaptation locale serait facilitée par une  coordination étroite entre les services de l’État, les collectivités territoriales et les acteurs  économiques, qui pourraient collaborer dans le cadre de conventions pluriannuelles pour  planifier des actions de grande envergure. 

Vers une réforme globale des autorisations d’urbanisme 

Le Plan Logement Outre-Mer (PLOM 3) constitue une initiative essentielle pour améliorer la  situation. Ce plan, fixé par le ministère des Outre-mer, vise à augmenter de 50 % le nombre de  logements aidés à vocation sociale financés d’ici à 2026. Les principaux objectifs incluent  l’accélération de la production de logements locatifs sociaux, l’amélioration de l’habitat privé  pour les ménages modestes, le renforcement de la résilience face au changement climatique et  l’accompagnement spécifique de chaque territoire. À La Réunion, l’objectif quantitatif annuel 

est fixé à 4 000 logements entre 2024 et 2027, comprenant la construction de logements  sociaux, l’amélioration de l’habitat et la réhabilitation de logements privés. 

En complément, une étude prospective menée par la DEAL et l’INSEE révèle qu’il faudrait  construire environ 169 000 logements à La Réunion entre 2013 et 2035, avec une variation  estimée entre 124 800 et 187 800 en fonction des dynamiques démographiques et des besoins  sociaux. Cette mise à jour, intégrant des projections jusqu’en 2050, s’appuie sur des paramètres  clés comme l’évolution démographique, la composition des ménages, et la résorption de  l’habitat dégradé. 

En conclusion, l’urbanisme est un levier stratégique pour renforcer la résilience des territoires ultramarins face aux besoins croissants en logements et aux risques naturels. La Réunion pourrait s’inspirer des dérogations mises en place à Mayotte après le cyclone Chido pour accélérer ses procédures et moderniser ses infrastructures. Toutefois, une telle réforme nécessite une coordination efficace entre l’État, les collectivités et les acteurs économiques. Au-delà des enjeux locaux, une gestion urbaine efficace renforce la position géopolitique de la France dans l’océan Indien face à la concurrence chinoise et indienne.

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